Les "Maï-Maï" sont invulnérables aux armes à feu : les balles coulent sur leur corps comme de l'eau. Coup de bluff ou sorcellerie ? Reportage dans le fief des seigneurs de guerre "Maï Maï" à l'est du Congo, sur les rives du lac Tanganyika. Au coeur d'un conflit qui a causé la mort de plus de 3 millions de personnes. |
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" On ne peut pas tuer un "Maï-Maï". Si on lui tire dessus, la balle ne l'effleurera même pas. Il faut attendre qu'il aie le dos tourné : alors là oui, si on lui tire dans le dos, on pourra le tuer." C'est ce qu'expliquait un soldat ougandais un soir dans un village des Ruwenzoris, tandis qu'il triturait sa kalachnikov posée sur les genoux. Et devant nos objections il éclata de rire, un rire africain, sonore, la seule réponse à notre incrédulité occidentale. "Allez voir vous-même."Les "Maï Maï" tiennent les rives du lac Tanganyika dans le sud Kivu, à l'est du Congo. En face il y a la Tanzanie, puis Bujumbura, la capitale du Burundi, et un peu plus au nord c'est le Rwanda. La route qui descend vers le sud sur la rive congolaise est en mauvais état : les rivières coulent sur le chemin qui se traverse souvent à gué, en équilibre instable sur les cailloux. Si les casques bleus de l'ONU patrouillent souvent sur les routes qui relient Bujumbura à la ville frontière d'Uvira, leurs visites sont plus rares dans ce coin - une fois par semaine tout au plus, pour prendre des nouvelles du seigneur de guerre local. La région n'inspire pas à la balade. Des ficelles sont tendues en travers de la route, taxe de passage oblige. Des écriteaux annoncent des travaux de reconstruction partout. Les infrastructures ont été détruites ou pillées, la tôle ondulée des toits des maisons arrachée et emportée au Rwanda. Gédéon, directeur de l'hôpital Diaconie de Nundu témoigne : "les lits, la salle d'opération, les bistouris ont disparu après l'occupation du pays par les troupes ougandaises, bouroundaises et rwandaises dès 1998". Les "Maï Maï" ont établi leur quartier général dans un village peu avant la ville de Baraka. Dans la rue principale c'est un mélange de soldats en uniforme et de civils, mais il ne faut pas s'y tromper, tout le monde ici est un combattant, même si les uniformes ici n'ont rien de très uniforme : chacun a sa particularité, et plus on grimpe dans la hiérarchie plus on est élégant. Ceux qui ont des armes les exhibent fièrement, témoin ce jeune homme qui a enroulé ses cartouches en écharpe autour de la crosse de son fusil. Dans une cahute un capitaine qui sent un peu la bière fait la causette en français. L'intérieur du camp est un vrai village, "mis à disposition par la population" selon eux : des poules et des chèvres gambadent parmi les soldats, quelques bambins jouent au ballon. Un colonel ouvre deux bières et parle fort des ses 15 enfants et de ses quatre femmes qui logent chacune dans une case : "Tous les enfants que vous voyez dans le camp sont les miens !".Le seigneur de guerre local est le colonel Mayele, de la 117ème brigade qui compte 2'800 hommes. Il reçoit dans une paillote où son état major de 20 officiers attend, assis sur des bancs. Il y a quelque chose de "Apocalypse Now" dans cette pièce construite avec des branches et des roseaux. Au milieu se trouve une table, les hommes sont disposés tout autour. Au fond, dans la pénombre, le colonel se tient droit sur sa chaise dans une zone de 5 mètres sur 2, séparée du reste par une petite barrière. Aucun de ses soldats n'a le droit pénétrer dans ce périmètre, seules ses femmes franchiront l'obstacle à la fin de la réunion pour venir butiner le colonel. L'ennemi ici ce sont les soldats rwandais qui, selon le colonel, auraient utilisé le prétexte de pourchasser les génocidaires hutus pour envahir et piller la région. C'est contre les troupes du président général Kagame que les "Maï Maï" ont pris le maquis. Leurs armes pour commencer étaient des pierres, des lances et des flèches. Puis vinrent les premiers fusils, pris aux troupes adverses dans des embuscades, échangés ou achetés, parfois à l'ennemi lui-même. Les uniformes aussi ont été marchandés ou troqués avant que l'armée congolaise ne commence à fournir des équipements. La nourriture ? "La population nous soutient." Et les pouvoirs magiques des "Maï Maï" ? Chuchotements dans l'état major, consultations avec le colonel qui finalement nie : "il n'y pas de fétiche ici". Pourtant les bracelets autour de son poignet gauche ne sont-ils pas autant de grigris ? Sujet délicat. Pas pour le prochain interlocuteur : il en a vu d'autres le général Zabuloni qui habite dans un quartier d'Uvira où, parait-il, on emmenait les prisonniers rwandais pour les achever. Uvira ressemble à une ville africaine normale, mais tout se dégrade très vite au Congo. On passe devant des maisons aux toits de paille, des poules nous volent dans les pieds, c'est normal puis, au détour d'un chemin, voici deux soldats allongés à l'ombre devant des lance grenades appuyés en épi. Ils se lèvent précipitamment et, après une fouille sommaire, accompagnent le visiteur chez le général. Agé de 70 ans il a été de tous les coups : avec Laurent Désiré Kabila il a combattu contre les mercenaires Jean Schramm et Bob Denard au début des années 1960. Il servait alors sous les ordres de Che Guevarra qui essayait d'organiser la guérilla au Congo. Constant, Zabuloni a résisté de bout en bout au maréchal Mobutu, qui a tout de même régné pendant plus de 30 ans sur ce qui s'appelait alors le Zaïre. Lorsqu'en 1997 L.D. Kabila prend le pouvoir, Zabuloni se trouve enfin du bon côté de la barrière. Il reçoit le titre de général pour ses nombreux états de service. C'est un titre largement honorifique : il a peu de soldats sous ces ordres, mais par contre sa garde prétorienne est armée jusqu'aux dents. Même la cuisinière porte un fusil avec une bayonnette. Le général explique sans complexe cette pratique venue du fonds des ténèbres : le féticheur prépare une potion magique, puis le candidat "Maï Maï" est tatoué : sur les mains, sur le cou, sur toutes les parties du corps à protéger. Ensuite on peut, au choix, boire le breuvage ou s'en asperger. Le résultat serait l'invulnérabilité aux balles et aux armes blanches pendant une heure environ. Les balles couleraient alors sur le corps comme de l'eau : "Maï" veut dire "eau" en swahili, d'où le nom. D'autres conditions doivent être remplies, plus morales, comme par exemple ne pas coucher avec la femme d'un autre, mais le principe est là. Comment prépare-t-on la potion ? C'est le secret des féticheurs qui cueillent les herbes dans la forêt. Ils sont fédérés autour d'Alfonse Muasha qui vit dans une petite hutte dans les collines qui surplombent la ville. Il porte une petite barbe qui blanchit, chausse des sandales qui découvrent sa peau brûlée dans l'incendie d'une maison sur le front. Personnage secret et méfiant, il ne livrera pas la formule de la potion. Mais il a vu juste en allant recruter les anciens, ceux qui savaient encore préparer la potion : parce que la Dawa a su réunir des miliciens venus d'ethnies différentes pour s'opposer à l'armée adverse. C'est elle qui leur a donné le courage de lancer leurs lances contre une armée bien équipée. La potion ressemble à une drogue, l'invulnérabilité est probablement un mythe, mais qu'importe : tout le monde ici, depuis le directeur d'école jusqu'au cultivateur, est entré dans le mouvement. Et l'envahisseur est reparti. Les "Maï Maï" sont fiers d'avoir résisté. Les plus farouches ont toujours l'arme au poing, ils croient pouvoir vaincre n'importe quel ennemi et sont prêts à en découdre. Les plus lucides sont devenus prudents : la guerre a tout de même causé la mort de plus de 3 millions de personnes (chiffres de "Human Rights Watch"), pour la plupart des congolais. La Dawa n'a pas protégé tout le monde. Texte de Christian Chablais, 2005 Photos de Christian Chablais et Charles Nasibu Bilali, 2005 |
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